Une culture artistique européenne

Aujourd’hui, Dick Beer est représenté dans une demi-douzaine de musées d’art suédois (notamment au Moderna Muséet et au Nationalmuseum de Stockholm, au Norrköpings Museum ainsi qu’à la Collection de Portraits de l’Etat suédois), surtout pour sa période cubiste. L’artiste lui-même aurait sûrement commenté : « Ça me fait une belle jambe ! ». On a vite oublié que sa période « claire », néo- ou post-impressionniste, est assez étonnante : certes la fameuse lumière scandinave y est, mais ce n’est ni tout à fait nordique, ni tout à fait français dans la façon de traiter la plupart de ces motifs de plusieurs régions françaises ou du Sud de l’Europe, peints entre 1913 et 1917. Des toiles « faciles » en apparence seulement. C’est tout Dick Beer. Les années 20 nous ont laissé une série de compositions d’une très grande maîtrise aussi, que Ragnar Hoppe classe parmi ses meilleurs. Qu’il s’agisse de nus (à la fois la sensualité chez Renoir et la nacre de Bonnard, selon des critiques) ou de portraits empreints d’une fine psychologie, le peintre déçoit rarement.

Expressionist roofs, 1928

 

Kåge Liefwendal, directeur d’académie, peintre et écrivain, enregistra en 1947 :

« Sa grande passion, c’était de peindre des nus. Son approche était celle du réalisme. Mais cela lui arrivait de travailler si intensément avec ses modèles qu’il finit par atteindre les contrées de rêve d’une vision. Il y arriva en particulier dans ses esquisses de moindre taille, avec le modèle posant contre un drap blanc. Je ne connais pas d’autre peintre suédois qui, depuis Zorn, s’est attelé tant à exécuter des nus. Beer n’avait pas un type de nu, comme la fille de Dalécarlie de Zorn ou la Demètre aux yeux noirs de Renoir. Pourtant quand il recevait une certaine rousse à la teinte d’ivoire aussi blanche que du lait, sa joie de peindre explosa. »

Il faut parfois du temps pour le découvrir. Les années 30 marquent l’approche de la maturité artistique - presque un recueillement, c’est plus serein, un calme intérieur commence à se révéler - et nous livrent des natures mortes contenues, sans effets inutiles, minimalistes. Et si l’artiste, bien sûr, avait une prédilection pour toucher à l’air et au ciel du midi, il croque aussi goulûment la mer en Bretagne, les lacs minéraux suédois un jour d’été, ainsi que les premiers rayons de soleil, plus pénétrants qu’on ne le pense, par une journée de février à Stockholm, quand la neige couvre encore les pavés. Bref, Dick Beer est sans doute un peintre qui n’a pas pu échapper à la mélancolie souvent présente dans l’âme scandinave. Mais il se rebelle constamment contre une quelconque condition atavique, sa facilité d’expression est latine et sa culture universelle. Il fut par ailleurs un grand blessé de guerre qui ne récupéra jamais entièrement l’état de santé, il était en proie à des crises nerveuses à intervalles réguliers, avec des accents de paranoïaque (documentées par Kåge Liefwendal). Pendant certaines périodes, il fut dépendant de drogues (du véronal, peut-être de l’opium) et devait chercher les maisons de repos. Ses souffrances physiques étaient, elles aussi, bien réelles, il y avait de longues semaines où il était incapable de toucher à un pinceau, terrassé par des douleurs atroces. Mais entre les crises et les jours de maladie, sa soif de vivre pouvait toucher au paroxysme. Comme son ami Modigliani, Beer a tout du peintre maudit. Mais le classer comme un peintre suédois, comme Edward Munch était norvégien, n’est pas toute la vérité. Proches des symbolistes et des nabis à Paris en 1896-97, Munch s’ancra entièrement dans sa terre natale à partir de 1908, avec une tension expressive très nordique. Né et élevé à Londres, visiteur éventuel en Suède (généralement durant les étés), résidant à Paris, « ma ville », disait-il, Dick Beer n’était suédois qu’en contre-partie, en prenant ses distances avec la Suède, supportant mal la froideur ou le provincialisme des gens là-bas. C’est une relation amour-haine, il a besoin de la Suède, il ne s’en détache pas dans son expression artistique, mais il a aussi énormément besoin d’autres nourritures spirituelles. A Stockholm, il est capable de s’écrier « Vive la France » en public, avec beaucoup de défi envers certaines gens jugées mesquines de cette « petite Suède ». Des provocations pour « épater le bourgeois » comme on disait à l’époque. Quinze ans après avoir quitté l’Angleterre (il n’y retourna que rarement, son dernier frère vivant ayant émigré en Nouvelle-Zélande) il portait toujours un passeport britannique. Quand il peignait et sentait que ça allait, il sifflota « Le Père de la Victoire, « Sambre et Meuse » ou alors des valses sentimentales datant de Londres durant la guerre des Boers, tel que le rapporte son collègue parisien Bertil Bull Hedlund.

De la Grande-Bretagne, il gardait l’humour pince-sans-rire et le sens de l’understatement. Vouant un véritable culte à la France, il n’est jamais devenu français non plus, malgré une grande maîtrise de la langue de Molière ou malgré le fait d’avoir combattu sous le drapeau tricolore comme volontaire. Il appréciait l’équilibre français, et n’avait rien de la timidité d’expression orale scandinave, au contraire il était toujours partant pour voir la vie plus large qu’elle ne l’était. L’un de ses amis raconte comment Whistler, en visite chez la famille Beer à Londres, essayait de calmer Oscar Wilde quand celui-ci poussa ses paradoxes célèbres un peu trop loin. « Don’t overdo it, my dear Oscar », disait alors le peintre américain d’un ton bienveillant à l’écrivain. Dick Beer, dans ses tirades caustiques et enflammées, tenait de Wilde. Ayant acquis une grande culture littéraire, polyglotte, il citait volontiers le poète François Villon, Balzac et Shakespeare, plus rarement des écrivains suédois. Un créateur européen sûrement, à une époque où l’idée des Etats-Unis d’Europe commençait à faire son chemin dans les cercles d’intellectuels, sur les décombres de la Grande Guerre.

(Suite)