| Une
culture artistique européenne
Kåge Liefwendal, directeur d’académie, peintre et écrivain, enregistra en 1947 : « Sa grande passion, c’était de peindre des nus. Son approche était celle du réalisme. Mais cela lui arrivait de travailler si intensément avec ses modèles qu’il finit par atteindre les contrées de rêve d’une vision. Il y arriva en particulier dans ses esquisses de moindre taille, avec le modèle posant contre un drap blanc. Je ne connais pas d’autre peintre suédois qui, depuis Zorn, s’est attelé tant à exécuter des nus. Beer n’avait pas un type de nu, comme la fille de Dalécarlie de Zorn ou la Demètre aux yeux noirs de Renoir. Pourtant quand il recevait une certaine rousse à la teinte d’ivoire aussi blanche que du lait, sa joie de peindre explosa. » Il faut parfois du temps pour le découvrir.
Les années 30 marquent l’approche de la maturité
artistique - presque un recueillement, c’est plus serein, un calme
intérieur commence à se révéler - et nous
livrent des natures mortes contenues, sans effets inutiles, minimalistes.
Et si l’artiste, bien sûr, avait une prédilection
pour toucher à l’air et au ciel du midi, il croque aussi
goulûment la mer en Bretagne, les lacs
minéraux suédois un jour d’été, ainsi
que les premiers rayons de soleil, plus pénétrants qu’on
ne le pense, par une journée de février à Stockholm,
quand la neige couvre encore les pavés. Bref, Dick Beer est sans
doute un peintre qui n’a pas pu échapper à la mélancolie
souvent présente dans l’âme scandinave. Mais il se
rebelle constamment contre une quelconque condition atavique, sa facilité
d’expression est latine et sa culture universelle. Il fut par
ailleurs un grand blessé de guerre qui ne récupéra
jamais entièrement l’état de santé, il était
en proie à des crises nerveuses à intervalles réguliers,
avec des accents de paranoïaque (documentées par Kåge
Liefwendal). Pendant certaines périodes, il fut dépendant
de drogues (du véronal, peut-être de l’opium) et
devait chercher les maisons de repos. Ses souffrances physiques étaient,
elles aussi, bien réelles, il y avait de longues semaines où
il était incapable de toucher à un pinceau, terrassé
par des douleurs atroces. Mais entre les crises et les jours de maladie,
sa soif de vivre pouvait toucher au paroxysme. Comme son ami Modigliani,
Beer a tout du peintre maudit. Mais le classer comme un peintre suédois,
comme Edward Munch était norvégien, n’est
pas toute la vérité. Proches des symbolistes et des nabis
à Paris en 1896-97, Munch s’ancra entièrement dans
sa terre natale à partir de 1908, avec une tension expressive
très nordique. Né et élevé à Londres,
visiteur éventuel en Suède (généralement
durant les étés), résidant à Paris, «
ma ville », disait-il, Dick Beer n’était
suédois qu’en contre-partie, en prenant ses distances avec
la Suède, supportant mal la froideur ou le provincialisme des
gens là-bas. C’est une relation amour-haine, il a besoin
de la Suède, il ne s’en détache pas dans son expression
artistique, mais il a aussi énormément besoin d’autres
nourritures spirituelles. A Stockholm, il est capable de s’écrier
« Vive la France » en public,
avec beaucoup de défi envers certaines gens jugées mesquines
de cette « petite Suède ».
Des provocations pour « épater le bourgeois » comme
on disait à l’époque. Quinze ans après avoir
quitté l’Angleterre (il n’y retourna que rarement,
son dernier frère vivant ayant émigré en Nouvelle-Zélande)
il portait toujours un passeport britannique. Quand il peignait et sentait
que ça allait, il sifflota « Le Père de la Victoire,
« Sambre et Meuse » ou alors des valses sentimentales datant
de Londres durant la guerre des Boers, tel que le rapporte son collègue
parisien Bertil Bull Hedlund. |