| Un
mystérieux je-ne-sais-quoi
Malgré sa position haute en couleur, défendant
bec et ongles sa manière de s’atteler au cubisme, Dick
Beer ne resta pas « moderne » pour longtemps. Ce qui est
sûr, c’est qu’il fut plus ébranlé par
la critique qu’il n’a voulu l’admettre. En 1921-1922,
il se dégage de plus de en plus de la voie cubiste, et revient
à des compositions entièrement naturalistes, mais qui
contiennent souvent quelque chose de plus, un mystérieux je-ne-sais-quoi
(à cette époque, Picasso lui-même était naturaliste
de nouveau, avant d’aller plus loin dans le cubisme). Ce en quoi
Dick Beer est vraiment représentatif de la peinture européenne
de l’Entre-deux-guerres : aux côtés de mouvements
artistiques précis des uns et de l’engagement social et
politique des autres, toute l’époque se traduit dans l’art
par des interrogations sourdes, des doutes, des désarrois, mêlés
à un romantisme nostalgique, ce qui déroute assurément
même si la facture reste classique. Dans de nombreuses toiles,
cela se répercute par des couches épaisses de peinture,
avec la technique d’étalement au couteau (comme s’il
fallait constamment revenir ou figer enfin le mouvement capté),
des éléments symbolistes (personnages ou objets qui détonnent),
des horizons étrangement illuminés dans un paysage resté
dans l’ombre (en marge du surréalisme), des détails
pas entièrement naturels au sein de compositions autrement naturalistes,
un mélange non avoué de laid et de beau… Ce n’est
pas une peinture « facile ».
Pour les amateurs qui ne s’attachent qu’aux apparences,
il y a des éléments qui ne « cadrent
» pas, et cela peut laisser de faux effets d’inachevé,
parfois l’impression première de tableaux mal construits.
C’est, d’une certaine façon, une peinture en trompe-l’œil.
Regardons le portrait Ruth II, de 1922, présenté à
l’exposition commémorative de 1942 : c’est une représentation
classique. Mais on se demande pourquoi l’oreille paraît
inachevée, longiligne, et les raisons de cette étrange
bouche, où la lèvre postérieure est un mince trait,
laissant apparaître des dents esquissées sommairement,
comme dans une bande dessinée, un trait de ricanement. En fait
ces détails supposés malhabiles font partie d’un
tout. Son épouse Ruth avait une ouïe très fine (et
Dick était très musical mais sourd !). Ruth avait aussi
« les dents longues », réussissant
dans sa profession de façon formidable , ayant aussi un sens
« aigu » de l’argent et des affaires. L’épouse
avec son caractère trempé (voir son regard percutant dans
le portrait) et sa volonté protectrice, ne devait pas être
toujours facile à endurer pour un peintre pauvre, « maudit
» et ego-centré comme Dick Beer, malgré la tendresse
et le respect mutuels qui les liaient.
(Suite)
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