Précurseur malgré lui

kontast-ljus-skuggor-figur, 1919

Jamais un précurseur… Oui et Non. En février 1919, Dick Beer participe à une grande exposition de groupe à Stockholm (le groupe dit de Février), à la fameuse galerie Liljewalchs, où exposent quelques grands noms de la peinture suédoise : Gösta Adrian Nilsson (GAN), Erik Detthow, Einar Forseth, Axel Fridell, Carl Kylberg et Bertil Bull Hedlund. Dick Beer montre en parallèle sa production personnelle dans une exposition individuelle rétrospective (1908-1918) à la Nouvelle Galerie d’Art (ce qui donnait une vision encore plus tranchée de son évolution : impressionnisme, néo-impressionnisme, post-impressionnisme et soudain cubisme). Là où les critiques avaient encensé auparavant ses toiles néo- et post-impressionnistes, ils découvrent ces nouvelles tendances quasi abstraites avec perplexité, méfiance et hostilité. Ici, Dick Beer est « dans les temps », il faut le dire. Il s’est imprégné de façon très personnelle d’un cubisme cézannien, il a rencontré et travaillé avec André Lhote, et c’est probablement avec celui-ci qu’il affermit son sens du monumental (voir L’Escale d’André Lhote, peinte en 1913). Parmi d’autres influences directes, signalons Henri Le Fauconnier (qui abandonna la vie artistique en 1921) et Albert Gleizes. C’est dire que nous sommes loin du cubisme analytique d’un Picasso ou d’un Braque, ce qui intéresse ces cubistes dits de la mouvance « française », notamment avec le groupe la Section d’or autour de Lhote, c’est d’aller vers un art plus spirituel, émotif. Avec une vue rétrospective, il apparaît clairement en effet qu’il s’agissait là de consacrer l’expressionnisme en passant par une phase intégrant des éléments cubistes. Dick Beer présente chez Liljewalchs de très grandes toiles, où la lumière éclatante, vive, de ses compositions antérieures a disparu de façon abrupte. La palette est maintenant à base d’ocre, de bordeaux et de vert bouteille, ça « tient » très bien ensemble. C’est beau et fort, un peu mystérieux dans sa plasticité et il y a une « patte » différente de celles de ses collègues suédois d’alors. Aujourd’hui, on a surtout du mal à comprendre comment cela a pu prêter à contre-verse. Certains portraits de cette époque cubiste sont également remarquables : Ruth, son épouse, le portrait de Philippe de Rougemont, père du peintre français abstrait Guy de Rougemont, et également le portrait de Mr Caldecott, neveu de Randolph Caldecott, le célèbre illustrateur britannique, ami de son père John, peintre à Londres. Mais la critique suédoise de 1919, très provinciale, qui avait fini, avec beaucoup de répugnance, par accepter l’existence d’un nom révolutionnaire pour l’art comme Picasso, n’avait pas compris que l’on pouvait être à la fois figuratif et cubiste (bref, expressionniste), malgré tous les grands noms du continent qui travaillaient dans ce sens depuis plusieurs années (et notamment en Allemagne). Dick Beer essuya les foudres des faiseurs de tendances, et en relisant aujourd’hui ces critiques, cela paraît un peu puéril (il ne fut pas le seul talent à se faire massacrer: ains sa collègue Siri Derkert, aujourd´hui l´un des plus grands noms de la peinture moderne suédoise, qui exposa quelque temps plus tard des oeuvres cubistes fut elle aussi rudoyée et ne parvint à la consécration qu´après trente ans !). Ragnar Hoppe (le même qui allait 23 ans plus tard donner une place méritée à Dick Beer dans l’histoire de l’art scandinave) fit un véritable massacre en publiant une attaque extrêmement virulente contre l’artiste (moins contre ses collègues) dans le grand quotidien conservateur Svenska Dagbladet. Parmi plusieurs paragraphes d’une violence inouïe ( y figurent des expressions ou mots infondés comme : ridicule, fade, manque d’idées, paresse, pseudo-romantisme, intimisme faible, pseudo-cubisme, lourdeur, pseudo-modernisme, manque de courage, formes les plus faciles et bon marché possibles !) :

« Peignant une toile de façon nettement impressionniste, et puis donner avec une règle des angles à ses formes, cela n’est pas du cubisme : soit il s’agit d’un malentendu, soit c’est du charlatanisme, toujours est-il qu’il s’agit d’un non-sens. Mais Beer n’est même pas conséquent en traitant cette forme-là. Ainsi, dans la grande toile du Cirque, l’on voit quelques personnages dans l’arrière-plan qui n’ont rien à voir avec ceux du premier plan. »

(Suite)