Boudé par les « modernes »


Dominant facilement diverses techniques d’expression artistique, toujours cherchant de nouveaux moyens d’expression, Dick Beer n’a cependant jamais été un précurseur. Dans les temps plus contemporains, à partir des années 1950, la plupart des critiques n’avaient cure des figuratifs classiques et des paysagistes. C’est sans doute pourquoi la grande rétrospective à Stockholm en 1973 est passée complètement sous silence. Dick Beer n’était pas, encore moins dans les années 1970, « dans les temps », tournés maintenant soit vers le hyperréalisme, soit vers le pop art. Souvenons-nous de quelle manière a été traité Pierre Bonnard à sa mort en 1947, sans conteste l’un des plus importants peintres du XXe: Cahiers d’Art, alors le magazine d’art le plus influent, titra dans un éditorial : « Pierre Bonnard, est-il un grand peintre ? » Et Picasso, malgré son génie, pouvait être très méchant et injuste envers son collègue moins « moderne » : « Ne me parlez pas de Bonnard. Ce n’est pas de la peinture ce qu’il fait. Il ne va jamais au-delà de sa propre sensibilité ». Sur le tard, vers les années 60 (grande exposition à Londres), le monde branché de l’histoire de l’art découvrit, enfin, que Pierre Bonnard, qui avait marqué la peinture avec des œuvres significatives depuis 1890, n’avait jamais été aussi créatif que dans ses dernières années où, retranché dans sa villa méridionale du Bosquet, il peigna des suites de toiles représentant sa femme Marthe prenant un bain, des compositions de plus en plus complexes et obsessionnelles malgré leur apparente fluidité, et aussi des auto-portraits d’une rare circonspection, une interrogation radicale du moi (voir aussi son Boxeur époustouflant de 1931). Il y a un peu de Bonnard dans Dick Beer, pas seulement dans l’exploration sans fin de l’approche figurative, mais aussi dans cette recherche torturée, au-delà de ce qui pouvait être capté immédiatement par un pinceau et un oeil, dans les hommes, la nature, les objets.