« Le sens de la mesure »

Par rapport à son pays d’adoption, Dick Beer s’est longuement exprimé dans une interview en 1937 :

« Pourquoi cet amour pour la France ? L’attachement à un peuple et à une culture ne s’expliquent pas facilement. Mais dans le caractère de la nation française, ce que j’admire le plus, c’est l’individualisme. Celui-ci traverse l’ethos français et la société française tout entière. C’est une loi tacite, et elle est construite sur un sens de la responsabilité individuelle, et un sens pour les frontières au sein desquelles l’individu peut s’exprimer. Pour un artiste, qui sent plus le besoin que d’autres de s’exprimer, cette liberté et cet individualisme sont précieux. Par ailleurs il y a en France un sens de la clarté et de la logique, qui est un héritage, en dernière instance, de Grèce et de Rome. Eviter les excès, rester raisonnable, c’est , dans beaucoup, un trait français. Alors quand on écoute aujourd’hui ceux qui prétendent que le communisme menace de prendre le pouvoir en France, ça me paraît assez baroque, si par communisme on entend collectivisme. Il suffit de connaître un peu les paysans français, encore le noyau dur de la population, pour comprendre à quel point ils sont attachés à la terre, à leurs racines, et cela n’a rien à voir avec un quelconque collectivisme. Mais la politique, ce n’est pas mon affaire. C’est l’art. Il prend beaucoup de place en France, qui a ouvert ses bras à tous. Sur ce plan-là, il n’existe pas de nationalisme étriqué. L’art français possède ses grandes traditions, depuis Poussin et les classiques, et aussi depuis Delacroix et les romantiques. Malgré toutes les tendances, l’art français est caractérisé par le sens de la mesure. Il y a là une perception de l’harmonie dans la beauté, il y a un équilibre et un rythme propres. Cela est présent encore aujourd’hui. Il y aussi le sens de la sensibilité, si je puis dire, un sentiment quasi inné pour l’artistique, vouloir que la beauté devienne parfaite, sous diverses formes. Il me semble que l’art moderne français cherche à renouer avec la grande tradition. On est un peu fatigué de tous ces « ismes », il y a des éléments fondateurs à retrouver. Bien sûr, l’art est l’enfant de son temps, il exprime ce qui peut paraître essentiel à une époque donnée. Alors ? Il s’agit là d’une vérité paradoxale en apparence seulement. C’est en fonction de sa vie intérieure et de ce qu’il ressent que l’artiste hisse le temporel au-delà du temps, pour en faire quelque chose d’intemporel, d’universel. Je suis vraiment persuadé que notre époque matérialiste sera suivie par une autre, empreinte d’une profonde religiosité, avec un désir immense de ressusciter ce qui appartient à l’âme. Le rythme de l’existence humaine exige que le matérialisme sera suivi par un nouvel idéalisme, découlant du besoin d’un renouvellement spirituel, sur d’autres bases. »

Three jockeys preparing, 1926

 

« Le prochain siècle sera religieux ou ne sera pas ». Dick Beer a évoqué cette éventualité avant Malraux, et il a enterré les « ismes » dans l’art avec quelque 40 ans d’avance ! Mais cela relève de l’anecdote. Pour ce qui est de « l’art pour l’art », autre expression française, il y a certainement beaucoup contribué. La main à la pâte.

By Robert Amberlin (© 2002)