Il claque la porte à l’Hôtel de Ville

En 1921, n’ayant toujours pas avalé les différends avec les critiques suédois suite à la grande exposition cubiste deux ans auparavant, Dick Beer est encouragé par ses amis de participer au concours pour parer de fresques le nouvel Hôtel de Ville de Stockholm (tout en briques et inspiré d’un palais vénitien de la Renaissance). Ses propositions exécutées à la gouache (« La Reine du lac Mälaren ») ne sont pas retenues, mais signalées dans les écrits du professeur Karling en 1973 comme une étape artistique importante : « Avec une voie proche de celle empruntée par Dunoyer de Segonzac à cette époque, et où l’on perçoit également que les études cubistes de Dick Beer lui ont apporté quelque chose de définitif dans l’approche créatrice, les propositions pour les fresques de l’Hôtel de Ville démontrent une originalité forte, avec des figures sculpturales, imposantes, sur fond de carte. » En réalité, Dick Beer avait déjà entamé une collaboration avec l’Hôtel de Ville de Stockholm, mais en pleine exécution il se dispute violemment avec l’architecte, le très connu Ragnar Östberg, jugé par lui borné dans ses desiderata décoratifs, claque la porte et part jusqu´à Menton !

L’année suivante, après un voyage à Berlin, il expose au Salon d’Automne de Paris où il reviendra pratiquement chaque année jusqu’à sa mort. A partir de 1924, il est aussi représenté de façon permanente par Galerie Carmine, rue de Seine. Il s’installe Quai de la Tournelle, dans un quartier qui appelle à son sens de l’histoire française. A partir de 1928, les critiques sont de nouveau bienveillants. Suite à une exposition individuelle chez Carmine, la presse suédoise le redécouvre. La presse italienne (Lidel, Milan, La Nuova Italia) le remarque et, de plus en plus, la presse parisienne. Citons quelques extraits :

”Parmi les bonnes toiles du Salon des Indépendants, il faut citer Chevaux de Course de Dick Beer (…) Dick Beer poursuit dans le recueillement et le calme le développement de ses remarquables dons artistiques. Son sens très averti de la ligne et de la couleur, sa vibrante sensibilité, sa maîtrise à exprimer le mouvement et la vie font de Dick Beer un des meilleurs peintres animaliers actuels.” (Raymond Sélig, Revue du Vrai et du Beau, 10 mai 1925).

“Parmi les peintres scandinaves il faut signaler M. Dick Beer qui expose cette année au Salon d’Automne deux toiles importantes, Les Courses et Le Marché aux Chevaux (…) Le goût qu’il a pour les harmonies puissamment colorées, les tons lourds et riches où le bleu, le vert, l’ocre jouent leur rôle, il l’a mis au service d’une composition volontaire et réfléchie. Ses toiles sont solides, bien orchestrées et bien équilibrées. C’est ce qui fait leur valeur parce qu’on sent que tout cela n’est pas vain calcul et spéculation hasardeuse mais œuvre logique et consciencieuse qui laisse libre la personnalité du peintre." (Comoedia, octobre 1925)

“I lavori del Beer, esposti oggi alla Galerie Carmine, rivelano una tecnica potente ed espressiva ed une visione d’arte assolutamente personale. I suoi paesaggi sono di une trasparenza e di una delicatezza squisita ; i suoi nudi sono impressionanti per la profunda osservazione e la rara potenza di colorazione. » (N.F.M., La Nuova Italia, 3/11 1928).

“Dick Beer est un homme du Nord qui regarde la France avec attendrissement. Sa pâte est claire, onctueuse ; il l’étend généreusement sur la toile. Ses paysages fluviaux nous ont paru légers, avec leurs justes reflets, leur humidité, le mouvement de leurs feuillages. L’oeuvre de Dick Beer est harmonieuse, savoureuse” (Paul Fierens, Journal des Débats, 12 novembre 1928).

« Le Nu à l’écharpe verte de Dick Beer, est un morceau très construit, très solide, et que la solidité des passages d’un plan à un autre embellit de la grâce la plus fraîche » (Thiébault-Sisson, Le Temps, 26 janvier 1930).

« M. Dick Beer, un Suédois, est doué d’imagination. Un Don Quichotte et son Sancho se promènent dans une jolie plaine, dont les vallonnements servent de socle aux fameux moulins à vent (…) Des nus de femme rousse traités avec une netteté robuste qui confine à la truculence, mais, en contraste, un petit nu, dans le demi-jour de l’atelier, attire par sa svelte et pure délicatesse » (le grand critique Gustave Kahn, Le Quotidien, 6 janvier 1931, annonçant l’exposition chez Carmine en février de cette année-là).

“It is particularly interesting to observe the effect produced on a Northern painter, accustomed to more or less misty atmosphere, by the southern landscapes. Mr Beer set up his easel in a very picturesque spot, the little village of Collioure. He has realised its wild and singular charm very well, as regards the structure of the ground and the shape of the trees, but he never deals with Midi scenery in the full glare of noonday sunshine, he seems to see it in a subdued form. His moonlight view of the village is particularly remarkable for the art with which he breaks up his colour tones. His Storm, showing boats scudding before the wind in Collioure harbour, is one of the most brilliant canvases and denotes his complete comprehension of nature in the South.” (Column “By the Art Expert”,Daily Mail, February 19 1930).

“He presents no more canvases where the cubism appears naked in the daylight, so to say, but a frame of cubism remains in the landscapes such as in the view from Cagnes with the roofs climbing up the hillside bathing in the evening sun, or in the picture of the church in the same town; and also in the nude pieces which only three-four years ago had an almost brutal corporeality through the conferred volume sensation. When I talk about corporeality I would like to emphasise that Beer’s painting is not really sensual… He is a real painter and in several of the nudes with auburn hair and golden skin against a blue or green background the colour has become an element of nearly spiritual romantic lustre…” (Einar Rosenborg commenting an exhibition in the paper Social Demokraten, March 1932).

En 1936 et 1937, deux expositions se réalisent en Suède, un succès d’estime, aussi bien du côté de la critique que du public. S’il n’était pas toujours en odeur de sainteté là-bas, voilà qu’il a définitivement retrouvé la grâce auprès des critiques nordiques. Mais il ne s’y réinstallera jamais définitivement, bien que gardant un atelier à Stockholm. Il voyage encore, beaucoup, en Bretagne, à Arles. A Paris, il ne se soigne pas. Une grippe dégénère, il est très malade. A Stockholm en juin 1938, son fils unique vient de passer le baccalauréat. Il prend le train, traverse l’Allemagne nazie les rideaux fermés, sans daigner regarder ce pays au régime haï. Arrivé 25 heures plus tard à Stockholm, Dick Beer est aussitôt admis aux urgences à l’hôpital. A cette époque sans antibiotiques, une pneumonie était fatale.


En 1947, Kåge Liefwendal note :

“Beaucoup l’ont perçu comme un artiste compétent et tempéré, sur le point d’être lui-même académique. Mais si nous devons le juger par ses critères, il est important de rappeler qu’il n’avait rien à voir avec une quelconque élégance académique. Au contraire, sa façon de peindre évite de plaire. Son réalisme est assez rude, il a évacué tout ce qui a trait à la flatterie. (…) Dans les ateliers parisiens de l’époque, la vieille maxime de Cézanne sur la peinture chaude et froide avait été délaissée. Derain peignait chaud et chaud, Othon Friesz et Kisling aussi. Oui, ce fut déjà le cas de Matisse et des autres maîtres à la mode. Mais Dick Beer continua de se débattre avec le chaud et le froid.”

(Suite)