| Les
amis de Montparnasse
Dick Beer se lia avec plusieurs artistes internationaux. Amedeo Modigliani, un ami qui mourut prématurément, malade et misérable, en 1920, fit un portrait crayonné de Dick Beer en 1919. L’artiste suédois exécuta plusieurs motifs mettant en situation le sculpteur Frédéric de Fréminville, bohême et compagnon fidèle de nombreuses virées nocturnes (nous n’avons pas retrouvé trace du « petit comte », comme les Scandinaves dénommaient ce fidèle comparse de Beer, parmi les artistes répertoriés de l’époque, mais un aquarelliste du même nom est représenté au Musée de St Brieuc). Il y aussi en bonne place dans la bande le peintre chilien Manuel Ortiz de Zarate, représenté notamment au Musée d’art contemporain de Santiago de Chili avec le Portrait de Chela Aranis, artiste dans la lignée de Cézanne et de Matisse. Cofondateur du Groupe de Montparnasse en 1923, Ortiz appartenait à l’Ecole de Paris, ville où il résida jusqu’en 1946, année de sa mort. Grand ami tant de Modigliani que de Picasso, le Chilien fut un intime de Dick Beer. Ce fut le cas également du peintre sicilien Gabriele Pietro Varese (Beer fit son portrait cubiste en 1919), qui se fixa à Paris en 1914, spécialiste des courses de chevaux (comme John Beer), président de l’association des peintres italiens en France pendant vingt ans. Artiste français d’origine russe, Léopold Survage était un autre familier de Dick Beer (ils se fréquentèrent et s’apprécièrent mutuellement, notamment à Martigues). Survage avait des parents finno-danois, s’intéressa au cubisme sous l’influence de Cézanne et d’Appolinaire, et partagea avec Beer l’intérêt pour l’Opéra et la musique (Survage créa en 1922 les décors de Mavra, le ballet de Diagilev). Le Suédois disputa par ailleurs souvent des parties d’échecs avec le sculpteur Henri Laurens (Beer fut un bon joueur qui imposa un mat à Lénine lors d´une rencontre fortuite à Paris, mais qui perdit contre Trotski). L’important cubiste, théoricien et critique suédois Otto G. Carlsund gardait des liens proches avec Beer (il conçut le catalogue de l’exposition commémorative en 1942), mais fréquentait à Paris une autre bande d’artistes, plus « abstraite », autour de Fernand Léger. Voici ce que Otto G. Carlsund écrivait de son collègue en 1932 : « Dick Beer réside à Paris depuis une vingtaine d’années. On aurait pu croire que son art, de ce fait, soit éminemment français. Or ce n’est pas le cas. Ni les couleurs, dans les combinaisons qu’il privilégie, ni la pâte, ni le traitement des teintes de peau de ses modèles, ni l’approche de l’éclairage ou la façon de manier le pinceau, nous paraissent spécialement français (…) Ses tableaux n’essaient pas de compliquer les choses. Il n’y figure pas de violences, pas d’affectations, rien qui puisse troubler une harmonie assez parfaite ». Disons que Beer peut être très suédois, comme il peut être aussi très français (vis-à-vis des autres artistes suédois) ou tout simplement très « Entre-deux-guerres ». Ce qu’il faut remarquer, c’est que selon les périodes, les voyages et l’humeur, ces toiles varient considérablement (styles, techniques), comme s’il n’avait pas pu encore déterminer son identité culturelle. Dick Beer est un « métèque du Nord ». Parmi les artistes suédois de l’époque, il est normal que Dick Beer fut ami des plus significatifs. A l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm il était compagnon d’Hilding Linnqvist, Emil Olsson et Siri Derkert (cette dernière resta une amie avec son futur mari Evert Taube, le plus grand poète populaire de Suède), entre d’autres moins consacrés aujourd’hui. A Paris à partir de 1913, il y avait autour de Beer quelques artistes importants comme Eric Detthow, Ragnar Gellerstedt, Eric Grate et Carl Frisendahl (ces trois derniers sculpteurs). L’artiste Bertil Bull Hedlund, qui avait le même âge que Dick Beer, se lie avec lui dès les premiers temps à Paris et reste son grand ami toute la vie durant. Bull Hedlund participe avec Beer à l’aventure cubiste et à l’exposition contre-versée de 1919 et devient l’un des plus grands illustrateurs de livres en Suède. Longtemps oublié en tant que peintre, il est aujourd’hui réhabilité. Il n’y avait pas que des artistes plastiques dans l’entourage de Dick Beer. En 1928, par exemple, il rencontre presque quotidiennement le grand poète danois Sophus Claussen autour de longues conversations assez métaphysiques. Il avait plusieurs amis au sein de la colonie russe de Paris, il était souvent invité chez le grand chanteur Fjodor Sjaljapin. Beer était aussi très lié à la femme écrivain Ulla Bjerne. D’une façon générale, sans être mêlé de près à la vie intellectuelle suédoise, Dick Beer exécuta des portraits des grands noms littéraires de l’époque comme Wilhelm Moberg, Eyvind Johnson, Carl Sam Åsberg et Ture Nerman (un ami personnel). Il peigna en 1923 le politicien et syndicaliste Z. Höglund, « le seul marxiste en Suède », selon Lénine (Beer lui-même fut un républicain fervent dans une Suède farouchement monarchique). A Paris, il fait partie de la «
clique de Montparnasse », cette centaine d’artistes internationaux
qui exposent notamment au café Rotonde (l’association Les
amis de Montparnasse). Il y avait dans la bande quelques Scandinaves,
mais aussi beaucoup de Français comme Frédéric
Deshays, des Espagnols comme Gonzalez et des Américains comme
Cullen. |