Deux frères meurent au front

Le passage à d’autres formes fut brutal, il est vrai. Il y avait sans doute derrière la période cubiste le choc mental, retardé en quelque sorte, en souvenir des tranchées, et les rumeurs lugubres venant du front (Beer le confesse dans une lettre). Plusieurs amis proches moururent, comme le peintre suédois volontaire Ivan Lönnberg en 1918. Deux frères de Dick, Allan et Edward, furent tués au front en 1917 du côté britannique, le dernier, également peintre doué, probablement fusillé lors d’une mutinerie. Son état de santé après un premier rétablissement rapide, devient de nouveau fragile. Que les couleurs claires se muent en sombres, c’est directement lié à ses états d’âme, pas seulement à l’habillement des nouvelles formes cubistes. Sombre ne veut pas dire morne, d’ailleurs. Dans « In the paddock », son chef d’œuvre cubiste de 1918, les couleurs sont fortes, contrastées, agressives, même si le fond reste chromatiquement obscur. C’est là le tour de force, Dick Beer est un coloriste même dans les tons de deuil.

Il se marie la même année à Ruth Öhrling, l’une des premières femmes en Suède à devenir chirurgien-dentiste, ancienne étudiante engagée qui eut le privilège de voir Lénine lorsque celui-ci passa comme un éclair par la Suède avant de prendre en main la révolution russe. Le mariage procure une stabilité affective à Dick Beer, même si le couple vit séparé pour de longues périodes, elle travaillant à Stockholm (et collectionnant des œuvres d’art), lui voyageant où peignant à Paris. Il était d’ailleurs difficile d’être marié à une personne aussi inquiète et irrévérencieuse que Dick Beer. Une fois, lorsque le couple dîna dans un restaurant en vue à Stockholm, Dick Beer, républicain jusqu’à la moelle, se leva de table pour admonester le prince Eugen, de la famille royale, lui reprochant d’être servi avant les autres. Le prince, déjà âgé, était pourtant lui-même peintre (un bon), et un libéral !

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