Une superbe Danseuse

     

Il est extrêmement intéressant de constater cette transition créatrice dans une œuvre de 1917, « Danseuse assise sur un lit en train de rattacher (ou détacher) les lacets de ses ballerines ». C’est une œuvre importante, entièrement dominée par les tons bleus, du fond, des pliés du drap, de la culotte et des ombres sur la peau. Une toile d’une beauté discrète mais intense. Ce qui nous attire ici, c’est la netteté du tracé des lignes, avec un dessin appuyé, et un corps robuste. La pose de la danseuse, à la fois nonchalante et étudiée, est aussi observée avec distance, ce qui rend la danseuse à la fois présente (dans les formes) et absente (par le regard porté sur elle). Les tons bleus ajoutent à l’irréel. C’est une œuvre bien ancrée dans le siècle, avec une saine sensualité qui rappelle Suzanne Valadon dans ses dernières décennies. Or, une esquisse abstraite de ce tableau a les honneurs (sans explications) de la couverture de l’exposition rétrospective que Dick Beer tient en février 1919 à la Nouvelle Galerie d’Art de Stockholm avec ses œuvres de 1908 à 1918, en marge de l’exposition du Groupe de Février chez Liljewalchs où l’artiste expose exclusivement des œuvres cubistes de 1918-1919. Ce dessin en noir et blanc est « abstrait » (mais non cubiste) en ce sens qu’il faut le regarder à plusieurs reprises pour s’apercevoir qu’il s’agit des contours de la danseuse, comme cela a été signalé par Renata Barbosa, de l’Université de Strasbourg, en 2002. Le dessin reproduit sur le catalogue de 1919 correspond à l’exact tracé de la danseuse représentée dans le tableau bleu de 1917, ce qui en soi n’a rien de surprenant puisqu’il s’agit d’un catalogue de rétrospective 1908-1918. Mais pourquoi un dessin abstrait ? C’est comme si l’artiste voulait signifier la transition. En effet, en 1918 ou en 1919, Dick Beer peint la même danseuse version cubiste (plusieurs fois retravaillée, et existant en plusieurs versions). De point de vue de l’historien, il serait pertinent de faire le rapprochement entre la Danseuse de 1917, le dessin « abstrait » tiré de cette toile et les versions cubistes, tant pour l’étude des couleurs, de la composition et de l’atmosphère qui s’en dégage.

(Suite)