| Dick Beer (1893-1938)
L’exploration sans fin du figuratif
Né
et élevé à Londres, peintre actif en France, Dick
Beer est l’un des maîtres suédois du néo-impressionnisme
et du cubisme cézannien. Figuratif souvent en conflit avec les
critiques nordiques, il a su traduire désarroi et romantisme
nostalgique de l’Entre-deux-guerres avec brio.
By Robert Amberlin (© 2002)
Au-delà des « ismes »
Néo-impressionnisme, expressionnisme, cubisme,
naturalisme… On peut dire que des grands ismes dans lesquels
les critiques tentèrent en vain de l’incorporer, Dick Beer «
n’en avait à rien à cirer ». Mission impossible. « Je
suis simplement un peintre, voilà tout » , répétait-il avec
un sourire désarmant aux nombreux amis, intellectuels ou artistes.
Dans une lettre à son épouse Ruth, restée en Suède,
il souligna en avril 1938, peu avant sa mort pour cause d’une
pneumonie mal soignée, tombé malade dans un atelier parisien trop
humide : « Un peintre est coloriste ou il n’est pas, tout en dépend.
La forme est importante,
mais elle ne doit pas s’imposer. En tout cas j’ai mûri
et je sais où je vais pour ce qui est de l’art. Je perçois les
choses très clairement".
Il n’avait que 45 ans quand il s’est éteint, avec une
production prolifique derrière lui, du talent à revendre dès ses premiers
pas de peintre, beaucoup de facilité pour assimiler et bien d’expérimentations,
toujours dans le figuratif (même dans ses expériences cubistes) dont
il sentit intuitivement qu’il n’en avait pas exploré toutes
les facettes, et de loin. L’art est si vaste ! L’impression
partagée par les observateurs avertis, c’est qu’à la veille
de sa mort, il lui restait une veine créatrice extrêmement forte,
non entièrement exploitée, qui l’aurait poussé encore plus loin.
On serait curieux de voir ce qu’il aurait créé en vingt-trente
ans de plus. On imagine des paysages où les couleurs, toujours retenues,
mais denses, fortes, auraient totalement transgressé, « cannibalisé
» l’expression, pour fondre paysages, cieux et autres horizons
dans un tout, où les coloris de la palette auraient pris définitivement
le dessus sur la forme, mais de façon très conséquente. Un
figuratif qui aurait pris sa revanche sur les écoles imposées par
les critiques en devenant non-figuratif presque malgré lui (et eux),
tout bonnement, sans crier gare. Mais déjà, en mourant jeune, il aura
fait son pied de nez à messieurs les critiques : inclassable dans
son classicisme, brillant et méconnu, s’en foutant éperdument
de son statut dans les annales, charismatique, dépressif mais pas
triste pour un sou ! C’est pourtant un critique suédois,
Dr Ragnar Hoppe, également « patron
» artistique du prestigieux Nationalmuseum de Stockholm à cette époque,
ennemi juré d’hier devenu ami bienveillant dans les dernières
années, qui a su jauger Dick Beer à sa juste valeur dans sa monographie
de 1942 :
« Dick Beer avait une sensibilité
particulière pour capter le ‘genius loci’, le caractère
extérieur et intérieur d’un paysage, son âme et sa physionomie.
Ce talent fut partie intégrante de sa personnalité, quelque chose
de fondamental, ce qui s’explique sûrement par sa propension
excessive à voyager, sa joie toujours renouvelée de découvrir les
choses et les situations (sinon les gens, il détestait la bêtise et
les prétentieux), ce qui l’a amené à sillonner les pays (surtout
la Suède, la France, l’Europe du Sud et l’Afrique du Nord),
dans une sarabande un peu bizarre, d’un rythme frénétique. »
(Suite)
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